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En mars 2005, le
palais de la culture* d’Alger présenta sous l’égide de l’OREF l’exposition d’une
inconnue: Halima Lamine. Le catalogue était magnifique et chaque reproduction
du peintre n’était que l’illustration d’un poème de Charles Baudelaire, Kafka,
Dib, Boudjedra, Neruda, Khayyam, etc. C’est-à-dire la passion de ce peintre
pour la poésie et aussi sa modestie qui l’amène à dire son admiration pour les
poètes qu’elle aime. Travaillant le bleu, le jaune et le rouge, surtout Halima
Lamine a un graphisme éblouissant.
Ses personnages
dégingandés, avec des yeux exorbités et énormes, des mains comme des lianes
noueuses et des corps sans tronc. On pense à Bacon. Mais ce n’est pas ça non
plus. Les toiles de cette jeune femme en disent long sur le chagrin, la cassure
et le désespoir. On est loin de ces «barbouilleuses» dont j’ai parlé dans un
des articles précédents et qui hantent les salles d'exposition qu’elles
affligent de leur médiocrité et de leur arrogance. Et dont la presse fait
souvent l’apologie. Je pense à une certaine Bettina, d’origine allemande et
épouse d’un Algérien de Guelma; et qui est portée aux nues par la presse
nationale presque unanime. Pourquoi?
Halima Lamine
lamine cette peinture pour dames patronnesses ou boys séducteurs. Elle peint sa
vision du monde. Un monde intérieur. Le sien certainement parce qu’elle souffre
pour de bon lorsque d’autres peignent pour passer le temps. Elle a pris la
«couleur contre la douleur». Cette phrase a été écrite par Mohamed Khadda et
Halima Lamine la cite en exergue: «Nous dirons donc notre estime, notre
affection à nos amis indestructibles parce qu’ils ont pris couleur contre
douleur.»
Et c’est tellement
vrai, chez ce peintre, que les tableaux éclatent et se projettent sur nos
visages comme des débris, des déchets et des éclats d’objets ou d’êtres
vivants. Ses personnages prostrés ont peur et nous plaquent leur propre peur.
Peur terrible. Peur au ventre. Peur jaune, bleue, rouge et verdâtre. Telles des
taches éclaboussant nos visages et aveuglant nos yeux. Aucun tableau (surtout
des huiles sur toile) n’a de titre. C’est dire la perplexité de Halima Lamine
non seulement devant nous, devant le monde, mais devant ses propres toiles
qu’elle ne connaît pas. Parce que son talent grise, sort d’elle, lui échappe.
Cela s’appelle l’authenticité!
Baya a longtemps accaparé l’espace pictural algérien. Elle était la seule et unique femme dans
l’espace pictural algérien pendant un demi-siècle. Maintenant Halima Lamine est
venue pour mettre fin à l’hégémonie pas toujours méritée de Baya dont nous ne
contestons pas l’immense talent mais dont nous parlerons dans un article pour
la remettre à la vraie place qu’elle mérite. Ainsi Halima Lamine a réalisé la
rupture avec Baya et la génération Baya montée en exergue pour des raisons tant
picturale que politique. Peut-être même que Halima Lamine a réalisé la rupture
tout court dans la peinture algérienne en ce début du XXIe siècle. Il est très
tôt pour le dire mais il nous semble qu’elle a occasionné un cataclysme,
certainement sans le savoir ni le vouloir. Les médias n’ont pas réagi. Car il
s’agit bel et bien de rupture avec le système qui a duré un demi-siècle. Peut
être Ali Silem l’aurait accompli mais il a choisi l’exil et y végète en tantque personne et que peintre.
Les toiles de Halima Lamine frappent par deux choses: la finesse et la sûreté de trait, d’une part, et le mouvement de la
couleur qui flue et reflue, s’allume et s’éteint, d’autre part. ces deux
qualités permettent de produire cette peinture tordue, torturée et
contorsionnée. On pense alors à Picasso (Les femmes d’Alger et Guernica), mais
c’est autre chose, même si l’artiste algérienne le cite: «Non la peinture n’est
pas faite pour décorer les appartements. C’est un instrument de guerre
offensive et défensive contre l’ennemi.» Il est vrai que si les toiles de Baya
servent beaucoup à décorer les appartements, celles de Halima Lamine servent à
décorer l’enfer. C’est-à-dire la vraie vie des hommes qui quoi qu’ils fassent
et quoi qu’ils s’illusionnent sont et seront toujours enfoncés dans le malheur.
Halima Lamine le pressent avec un talent frappé par la nouveauté et le
renouvellement.
In La voix de l'Oranie, Edition du 18 aout 2005
* :
L’exposition a eu lieu au cercle Frantz Fanon et non pas au Palais de la
culture.
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